Sacré totalitarisme .. “totalitarisme sacré”

Latest Post

20
Sep
18
Mar
29
Nov
12
Dec
Deal du siècle
02
Mar

Categories

Tags

Sacré totalitarisme .. “totalitarisme sacré”

 Dans son traité incisif sur le totalitarisme islamisé  (englobant l’islam politique, qu’il soit djihadiste ou modéré, chiite ou sunnite, et partagé par l’ensemble des courants salafistes — pré-sahwa, pendant la Sahwa et post-sahwa), Haytham Manna dégage cette définition synthétique commune :

Al-shumūliyya (le totalitarisme)  dans la “charia islamique” réside dans l’intégration par les prescriptions divines de tous les aspects de l’existence, régissant sans exception les affaires terrestres et eschatologiques de la création. Cette spécificité implique que l’islam ne se réduit point à des rituels dévotionnels confinés, mais s’érige en une voie intégrale articulant dogme, législation, éthique et transactions sociales. »

En d’autres termes, les dimensions de cette totalité dans la législation islamique embrassent l’existence elle-même, la condition de l’homme en son sein, son mode de vie, ainsi que la pérennité de la conception religieuse de cette existence. Elles se déclinent ainsi :

  • L’omniprésence temporelle : les préceptes de la charia s’étendent pour couvrir la vie de l’humanité depuis la mission prophétique de Mahomet jusqu’à la fin des temps, sans nécessité d’une nouvelle révélation législative.
  • L’universalité spatiale : ces prescriptions sont applicables en tout lieu et sous toute latitude, transcendant les frontières nationales et régionales.
  • L’intégralité humaine : la charia interpelle l’être humain à travers tous ses âges (du berceau à la vieillesse) et subvient de manière équilibrée aux besoins de son âme, de sa raison et de son corps.
  • L’omni compétence existentielle : « la charia » régit l’ordre dévotionnel et comportemental, définit les relations du musulman avec son entourage, subordonne la conception morale et juridique des rapports humains au dogme, et instaure un système pénal et judiciaire codifiant les peines légales (hudūd) et le talion (qisās) afin de préserver les cinq nécessités fondamentales (al-darūriyyāt al-khams : la religion, la vie, la raison, l’honneur/la lignée et les biens), tout en codifiant les relations entre musulmans et non-musulmans.

Safar al-Hawali, parmi d’autres, convoque cette notion de totalité souveraine en enracinant l’idée de servitude dès Ibn Taymiyya dans son épître Al-‘Ubūdiyya (La Servitude). Il écrit :

«Cheikh al-Islam, Ibn Taymiyya, a rédigé une précieuse épître intitulée Al-‘Ubūdiyya, dans laquelle il aborde cette question ainsi qu’une dimension encore plus vaste : toute créature est nécessairement servante ; soit elle adore Dieu, soit elle adore un autre que Dieu. Soit elle s’allie en Dieu — aimant ses frères croyants et exécrant ses ennemis mécréants —, soit elle s’allie en dehors de Dieu — chérissant alors les ennemis de la religion et haïssant les croyants. L’homme ne saurait s’y soustraire, car il est par nature un être de labeur (kādih). Or, tout labeur tend nécessairement vers une fin et poursuit un dessein précis ; c’est ce dessein qui détermine la nature même de la servitude. Dès lors que la servitude se structure ainsi, nous comprenons pourquoi le culte (‘ibāda) en islam est universel et exhaustif, englobant l’intégralité de l’activité (du labeur) humaine.

Le culte l’enveloppe et la contient : soit l’acte relève de l’obéissance à Dieu (devoirs impératifs, actes surérogatoires ou recommandés), soit il s’inscrit dans son envers (interdits ou réprouvés), soit il appartient à la catégorie du licite neutre (al-mubāh). Mais si le licite sert de moyen pour obéir… il rejoint l’obéissance ; et s’il sert de moyen pour désobéir… il bascule dans la transgression. »

Voilà comment ce « totalitarisme sacré », sous couvert d’affranchir les hommes de la servitude envers leurs semblables — comme le soutenait Muhammad Qutb —, les précipite dans l’asservissement aux cheikhs et à la tutelle des clercs (wilāyat al-faqīh). Devenus les vicaires autoproclamés de Dieu auprès de Sa création, ce sont eux qui leur dictent comment dormir et s’éveiller, comment et que manger ou boire, que lire et qu’écrire, qu’écouter et que regarder, ce qu’il est permis ou défendu à la femme d’accomplir, qui est digne d’accéder à la magistrature et qui en est exclu…

« Aux yeux des salafistes et de leurs coreligionnaires, la servitude — l’assujettissement et l’état d’imperfection de l’homme — est ontologique, éternelle et prédestinée, du berceau jusqu’à la tombe, de l’aube de la création jusqu’au Jugement dernier. Si elle ne s’exerce pas envers Dieu, par procuration cléricale, elle est alors vouée aux tyrans (al-tawāghīt). Cette acception de la “servitude” n’entre pas seulement en collision avec l’autonomie du sujet humain — c’est-à-dire le droit inaliénable de méditer, de penser et d’agir librement —, mais s’oppose frontalement au principe même de la dignité conférée à l’être humain dans le Noble Coran ; dignité qui constitue un donné divin et non une concession arbitraire laissée à l’appréciation de tel juriste ou de tel insensé. » (p. 8)

Qui a donc investi ce « cheikh », ce « mufti » ou cet « émir » de l’autorité de régenter les hommes, d’asservir leurs existences, d’aliéner leurs choix, leurs consciences et leurs affaires terrestres, en s’immisçant dans le moindre recoin de leur intimité ?! Qui lui a octroyé le droit d’excommunier (takfīr) qui bon lui semble, de prohiber ce qu’il veut, d’aliéner ce qui lui plaît, de piller quiconque et de faire exploser ce qu’il désire ? Comment l’emprise du « cheikh » s’est-elle muée en un pouvoir absolu et total sur des « sujets » réduits à une docilité et à une soumission aveugles ? Est-ce là l’essence du Coran, et les musulmans furent-ils jamais, à travers l’histoire de cette religion, un troupeau docile aux mains du cheikh ou du calife ?

L’obsession collective persiste, et l’effort intellectuel se réduit à sanctuariser ce binôme totalitarisme-servitude, à tel point que le cheikh Muhammad Kāmil al-Sayyid Rabāh en arrive à énumérer les «devoirs de l’homme envers le totalitarisme», comme si celle-ci s’était érigée en divinité ou en dogme :

« Notre devoir envers le totalitarisme :

  1. Y croire…
  2. L’appliquer intégralement dans notre existence…
  3. En nourrir l’éducation de nos enfants…
  4. En faire la prédication (da’wa)… » (p. 18)

Manna rapporte les réfutations de ceux qui partagent son constat:

« L’une des plus admirables ripostes à cette approche sclérosée émane de feu le Dr Nasr Hamid Abu Zayd dans son ouvrage Critique du discours religieux, où il écrit : “Réduire la mission de l’islam et son dessein universel à la simple émancipation de l’homme de la servitude envers ses semblables, pour mieux le renvoyer à une servitude d’une autre nature, constitue une mystification absolue. C’est un dessein purement illusoire tant qu’il l’abandonne à la tyrannie des gardiens des textes. Bien plus, cette falsification pétrifie les textes tout comme elle fige le réel, en oblitérant les réalités historiques et linguistiques et en livrant bataille à la raison que la Révélation est pourtant venue affranchir. Dès lors, il n’est guère surprenant que nos enfants apprennent dans les manuels scolaires que l’islam autorise la possession de captives et le concubinage, érigeant ces pratiques en relations licites aux côtés du mariage légal, sous prétexte qu’elles figurent dans la lettre des textes. Il n’est pas davantage surprenant, sous le joug de cette idolâtrie textuelle, qu’ils intègrent l’idée que le citoyen chrétien demeure un sujet de second rang envers lequel le musulman se doit simplement de faire preuve de mansuétude. Ainsi, le discours pédagogique et religieux enseigné à notre jeunesse leur enjoint, à l’égard de leurs camarades et enseignants coptes, de ‘les traiter avec indulgence sans leur imposer de fardeau excessif’ (manuels d’instruction religieuse de 1re et Terminale). Il ne serait guère étonnant, enfin, de voir surgir un juriste contemporain s’arrogeant le titre de réformateur pour édicter une fatwa interdisant ce que les textes sacrés ont explicitement autorisé quant à la nourriture des Gens du Livre…” » (Critique du discours religieux).

L’auteur s’attarde ensuite sur l’expérience du « salafisme djihadiste », pointant la légèreté effarante de la fatwa, du décret et du passage à l’acte, sans le moindre égard pour leur conformité avec l’expérience historique prophétique ou celle des Califes bien-guidés — dont ces groupes se réclament pourtant sans vergogne ! Il s’interroge :

« De combien d’érudits musulmans a-t-on eu besoin pour démontrer que la prétention des takfiristes selon laquelle le ‘Verset de l’Épée’ abrogerait plus de 140 versets coraniques est dépourvue de tout fondement juridique et scripturaire ? Combien de savants musulmans ont osé qualifier l’expédition de Manhattan (le 11 septembre 2001) de forfait abominable selon tous les critères éthiques, religieux et profanes ? Et comment a-t-on rayé de la mémoire collective des versets coraniques fondamentaux, au profit d’un appareil sécuritaire et inquisitorial devenu la pierre angulaire de la vision salafiste-djihadiste ? À l’image de la parole sainte : “Ne vous épiez pas les uns les autres, et ne médisez point les uns des autres : l’un de vous aimerait-il manger la chair de son frère mort ? Vous en auriez horreur !” (Al-Hujurât, 12) — sentence dont Omar Khayyam résumait la portée vitale dans ses Quatrains : “Ne fais point de tort aux créatures de Dieu et ne médis pas d’elles, et je me porte garant de ton salut demain…” C’est l’expression même du rejet de la surveillance généralisée, de la primauté de l’intimité humaine, de la non-nuisance et du refus du fanatisme et de l’hypocrisie, terreaux fertiles de la funeste trilogie : excommunication, prohibition et déflagration (takfīr, tahrīm, tafjīr). »

C’est ainsi que l’on observe, dans la réalité vécue de l’expérience djihadiste contemporaine, l’attribution d’un rôle primordial au responsable de la sécurité (al-mas’ūl al-amnī) et au commissaire religieux (al-mas’ūl al-char‘ī). Il s’agit, d’une part, d’instaurer une terreur institutionnelle pour assujettir les populations et neutraliser opposants, dissidents et minorités extérieurs au giron idéologique (faut-il rappeler, qu’à la naissance de HTS en janvier 2017 Abou Mohammad al-Joulani (Ahmed al-Charaa) a occupé le poste de “Chef militaire général” de l’organisation et Hachem al-Cheikh, avait été nommé “Responsable général”.  En octobre 2017, Abou Jaber al-Cheikh a démissionné de son poste de responsable général, permettant à al-Joulani de prendre officiellement et pleinement le commandement total de Hay’at Tahrir al- Cham(. D’autre part, d’assurer une tutelle cléricale impitoyable sur la culture, le savoir et le quotidien des citoyens. L’organisation Daech a su tirer profit des cadres d’élite du renseignement de l’ancien régime irakien (« qui embrassèrent l’islam avec sincérité », selon la formule d’al-Baghdadi). De même, Al-Qaïda a constamment flanqué le « Front al-Nosra » et ses coalitions d’un aréopage de prédicateurs non syriens. Ceux-ci ont joué un rôle décisif dans la dénaturation de la piété populaire syrienne — riche de ses nuances, de ses contrastes et largement étrangère à l’hégémonie salafiste-djihadiste — pour la soumettre à l’autorité d’Abou Abdallah al-Mouhajir et de ses émules. Ce sont eux qui ont instillé la funeste doctrine de la « gestion de la barbarie » et l’éthique de la prédation et de la terreur dans les sanctuaires d’al-Nosra au nord-ouest de la Syrie. Les subsides étrangers ne servaient pas seulement à pourvoir en roquettes Grad, mais tout autant à implanter le modèle de la police des mœurs (al-Mutawwa‘a — incarnée par « Sawā‘id al-Khayr » ou le « Centre al-Falāh » selon la terminologie d’Idleb), matrice d’espionnage et de contrôle total sur le mode de vie des populations au sein de l’émirat de facto établi dans le nord syrien, avant son extension programmée au reste du pays.

Il est patent, dans l’ensemble des établissements scolaires et universitaires sous la coupe de Daech et d’al-Nosra, que les méthodes pédagogiques reposent exclusivement sur l’endoctrinement, la soumission et la récitation mécanique dénuée de discernement, en lieu et place de l’éveil à la réflexion, de l’interrogation de la condition humaine, de l’investigation scientifique et des savoirs appliqués émancipateurs. Une telle orientation a inexorablement façonné de jeunes esprits dépourvus d’esprit critique et d’élan créatif, incapables dès lors d’appréhender les ravages d’un tissu social et humain saccagé par des conflits confessionnels réducteurs, ou de relever l’immense défi de la reconstruction après quinze années d’affrontements armés. On ne saurait, par la fabrique idéologique de l’homme-esclave, forger les bâtisseurs d’une société libre et féconde.

Manna rappelle enfin que l’affranchissement de l’Europe des ténèbres médiévales reposait fondamentalement sur la définition des Lumières (Aufklärung) formulée par Emmanuel Kant : l’avènement de la fin de « l’état de minorité de l’homme » :

« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de l’état de minorité dont il est lui-même responsable. L’état de minorité est l’incapacité de se servir de son propre entendement sans la direction d’autrui. Cette minorité est auto-infligée quand sa cause ne réside pas dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui.

Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières. »

Dr. Mohammad Said

  • Haytham Manna, Le totalitarisme sacré
  • Accessibilité‏ : ‎En savoir plus
  • ASIN ‏ : ‎B0HN2ZJQZW
  • Éditeur ‏ : ‎X Minority www.mino-news.press
  • Date de publication ‏ : ‎15 octobre 2026
  • Langue ‏ : ‎Français
  • Taille du fichier ‏ : ‎885 KB
  • Confort de lecture ‏ : ‎ Activé
  • Word Wise ‏ : ‎ Non activé
  • ISBN-13 ‏ : ‎978-9153519560
Scroll to Top